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Leçon de vol

Posté par ALBA le 2023-01-05 22:41:57

Rôleplay

Il s’était remis à neiger depuis deux heures, le vent faisait s’agiter les branches des arbres qui frissonnaient sous ses assauts répétés. En attrapant quelques bûches que son père avait coupé quelques temps plus tôt, Eolowiothiel expira sous l’effort. Il la précédait de quelques mètres. 

 

« Dépêchons. La tempête sera bientôt là. »

 

Elle acquiesça et reprit une bûche, s’emmêlant dans les diverses couches de peaux et fourrures qui composaient ses vêtements. Sa main se retrouva coincée alors qu’elle essayait de l’extraire. Elle marcha sur l’un de ses vêtements et alors qu’elle basculait, il se pencha vers elle et la retint par les aisselles, son visage à quelques centimètres de la poudreuse. Ses ailes se mirent à faire un cocon protecteur, tandis qu’il grimaçait à cause de la morsure du froid. Il la remit sur pieds, et s’accroupit pour l’aider à reprendre les bûches.

 

« Tu ne t’es pas fait mal ?

 — Non, pas trop… Désolée. »

 

Ils avaient les mêmes yeux gris, mais là où les cheveux de son père étaient d’un brun sombre, à l’ombre ils pouvaient paraître noir mais au moindre rayon de soleil quelques reflets plus cuivrés les balayaient. Elle devait sa chevelure à sa mère qu’elle n’avait pratiquement pas connu.  Il ajusta la capuche de sa fille et lui adressa un léger sourire. 

 

« Les premiers Lanjis sont toujours les plus difficiles, tu t’y habitueras. En route pour la hutte. » 

 

Il se redressa et reprit les rondins de bois et avança. Cette fois, Eolowiothiel prit bien soin de regarder où elle mettait les pieds. Le froid la mordait à chaque pas, et elle sentait ses propres ailes lourdes dans son dos. Trop lourdes et inutiles. Son père restait à marcher quand il aurait gagné bien plus de temps à vol d’oiseau. Il était plus grand que la plupart des Telguns, sa stature culminant non loin des deux mètres. A cela, s’ajoutaient une musculature qui le faisait paraître parfois plus proche des géants que des races elfiques.


Mais ce qui fascinait le plus Eolowiothiel chez Ulmo c’étaient bien ses ailes. D’une amplitude de plusieurs mètres, leur teinte grise était soulignée de reflets irisés. Chaque plume semblable à celle d’un quelconque oiseau semblait cristallisée au premier regard. Pour autant, elles lui semblaient si douces lorsqu’elle s’installait dans ses bras, au coin du feu, et qu’il lui contait de quelconques histoires.

 

Ce n’était pas tant les contes qui l’intéressait, bien qu’elle soit tombée éperdument amoureuse et admirative de Sirthaal une ancienne héroïne des Telguns, que la mélodie de sa voix. Bien qu’elle eusse vécu bientôt une centaine de Lanjis, quelque chose dans l’air et dans les frémissements des feuilles lui semblait différent.

 

« C’est une grande tempête, non ?

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Je ne sais pas, elle a l’air... Plus froide que les autres. » Lorsque son père eut un petit rire, Eolowiothiel se rendit compte de la stupidité de son propos. « Non, ce n’est pas ce que je voulais dire… Ce n’est pas plus froid. C’est que le vent n’est pas le même. »

 

Elle peinait à trouver ses mots et s’embourba dans une logorrhée terrible dont son père finit par la sauver. 

 

« Il y a des Lanjis plus froids que d’autres. Et parfois, des tempêtes plus vivantes que d’autres. Selon nos traditions... » La jeune fille redressa la tête, remuant un peu les oreilles et écoutant attentivement ce qui suivrait. « Lorsque les premières grandes neiges surviennent sur Khuzdul, les grizzlys vont hiberner. Plus ils hibernent tôt, pire sera le Lanjis. Les astrologues m’avaient prévenu qu’il serait plus véhément. Enfin, je ne pensais pas qu’elle débuterait en Moniac.

— Les astrologues ? 

— Tu as déjà oublié ? »

 

Comme prise en faute, Eolowiothiel fouilla dans sa mémoire, son père lui avait expliqué comment fonctionnait Telundil. Mais elle se souvenait plus aisément des histoires que de la réalité. En fouillant, elle se remémora d’une des rares douces soirées de Vina qui avait touché Khuzdul. Il y faisait si chaud, qu’ils avaient pu sortir marcher dans la neige de nuit. Là, il lui avait décrit les diverses constellations dans le ciel.

 

« Ils étudient les étoiles ! » En s’exclamant elle manqua de trébucher et le regard sombre de son père la fit murmurer une brève excuse avant qu’elle ne répète sur un ton plus bas. 

 

« Et quoi, ensuite ?

 — Eh bien, ils lisent l’avenir dans les étoiles. Pas comme les oracles mais l’avenir de Khuzdul. Et puis, comme ça, ils peuvent dire quel temps il fera demain. »

 

Fière d’elle, sa marche reprit avec un entrain renouvelé. Avec son père, ils vivaient en marge de Telundil. Pour un de ses faits d’armes contre quelques démons rouges qui avaient voulu reprendre leur conquête du monde en commençant par l’imprenable Khuzdul, on lui avait offert un coin de montagne. Il avait ainsi rempli la plupart de ses obligations pour la société avant de se retrancher en ermite. Il y retournait toujours, de temps à autres, quand bien même sa réputation défavorable l’éloignait de plus en plus du village. Jusqu’à présent il n’avait jamais emmené Eolowiothiel.

 

« Tu crois que je pourrais devenir astrologue ? J’ai senti qu’il y avait quelque chose dans l’air.

— J’espère ma fille, j’espère. »

 

Elle savait que son existence était un problème, mais c’est seulement bien plus tard qu’elle prendrait conscience que pour son sang, Telundil tout comme Cirel la répudieraient. Son père l’en protégea toute son enfance, balayant ses incertitudes par de nouvelles missions à accomplir.


Ils arrivèrent à la hutte, une sorte de bicoque creusée à même la montagne. Un long tunnel dans lequel il se courbait en deux permettait d’éviter aux créatures les plus dangereuses de la montagne de s’inviter chez eux, il se déversait dans une pièce hexagonale. Le sol était couvert de diverses peaux ainsi que de planches de bois. Dans le mur du fond avait été creusée une cheminée autour de laquelle s’articulaient toutes les pièces : leurs chambres, la cuisine et la pièce principale. Elle s’empressa d’y déposer les bûches avant de disparaître dans sa chambre pour se changer.

 

Les vêtements d’extérieurs avaient pris la neige et étaient humides, aussi elle dut les décoller de sa peau pour parvenir à les retirer. En grelotant de froid, elle se rapprocha du feu pour s’y réchauffer et sécher sa peau. Elle ne tombait pas malade facilement, mais il n’y avait rien de pire que de l’humidité. Elle jeta un regard en arrière, ses ailes pendaient mollement au sol, glissant contre celui-ci. Tandis qu’elle s’emmitoufla dans une couverture en laine son père toqua à l’ouverture de sa chambre, repoussant la tenture qui faisait office de porte. 

 

« Tout va bien ? »

 

Elle se força à lui sourire, pour faire bonne figure et lui suivait du regard sa traîne.

 

« Que dirais-tu de manger de l’ours ? » Eolowiothiel fit les gros yeux et saliva presque instantanément.

 

« Je croyais qu’on le gardait pour les grandes occasions. 

 

— Mais c’est une grande occasion, Elena. » En entendant le surnom affectueux qu’il lui donnait, la jeune fille sentit le mauvais coup venir. « Tu auras besoin d’énergie pour ta première leçon de vol, demain. »

 

Il disparut aussitôt sa bombe lâchée.

 

« Attends… Quoi ?! » Cria-t-elle en le suivant, à la fois terrifiée et excitée.

 

Il se refusa à lui répondre lorsqu'elle l'interrogea et elle se défendit d'insister en voyant sa mine. Elle finit de se vêtir des laines épaisses, dans le Monde d'en Bas, selon son père, des animaux avaient tant de laine sur le dos qu'il fallait la tailler. Autrement les pauvres hères se retrouvaient à crouler sous leur propre poids. Son père lui avait alors conté les histoires de Serindë dont le nom était devenu une des techniques habituelles de Khuzdul pour tisser de la laine à partir des pelages drus loups, ours et autres créatures du Mont.

 

Elle glissa la dernière qu'elle eut tissé, notamment à partir de certains renards. Blanche au niveau des épaules, les quelques poils plus gris brodés au hasard donnaient la sensation d’une quelconque falaise escarpée jaillissait de son dos. Sur l'un des plans de travail, taillé à même la pierre, il utilisait l'arme de prédilection des Telguns.


Faite en un alliage d'or que les nains s'étaient fait un devoir d'extraire du ventre de la montagne et d'ivoiron. C'était un des matériaux que l'on récupérait à partir des premières mues des dragons. Le long de leur dos, les écailles de la crête était tranchante. En vieillissant, la peau se fossilisait presque mais suffisamment jeunes, c'était un matériau aussi solide que rare, à cet âge-là, les reptiles géants avaient besoin de dévorer leurs propres mues pour survivre, il fallait donc les voler sous leurs yeux avisés. Celle d'Ulmo, de sa mère avant lui, de son grand père avant elle, était émeraude. Sur le manche, des dizaines de mèches de cheveux entremêlées. Un jour, il lui offrirait et Eolowiothiel avait hâte d'y placer la sienne aux côtés de ses ancêtres.

 

La courbe éburnéenne, comme on les nommait, servait à toutes choses pour les Telguns. Tous apprenaient à la manier pour combattre mais elle servait également à trancher la nourriture.

 

Il fallait lire que la viande d'ours était nerveuse. Eolowiothiel suivait du regard ses mouvements adroits. Avant de se détourner vers l'âtre de la cheminée, elle y déposa une grille ainsi qu'une marmite.

 

Son père se détourna jusqu'au feu pour y installer les morceaux coupés de viande et de quelques champignons. Le silence qui régnait était confortable et avant de manger, Eolowiothiel pria Narthe pour la remercier de cette chasse fructueuse.

 

Elle surprit le regard de son père sur ses ailes, comme à son habitude, celles-ci étaient basses, touchant le sol. Dehors, elle les harnachait de quelques cordages en cuir.

 

« Tu crois vraiment qu'elles vont voler ?

— Ce ne sont pas elles qui volent. Mais toi. »

 

Eolowiothiel goba un morceau tout rond, puis s'obligea à mâcher lorsque son père lui jeta une œillade désapprobatrice.

 

« Tiens les droites, lui ordonna-t-il. »

 

Mal à l'aise, la jeune fille redressa les épaules avant de tenter de solliciter les muscles dans son dos. La brûlure envahit toute sa colonne vertébrale et elle dissimula les larmes qui lui montaient derrière un morceau de viande qu'elle se mit à mâcher. Elle ne pouvait lui dire, de honte, il lui fallait le rendre fier. Peu à peu, à mesure de la brûlure, elle sentit un mouvement dans son dos. Elles étaient filandreuses, les plumes clairsemées laissaient voir la membrane blanchâtre qui les composait. Celles de son père la fascinaient quand les siennes semblaient être anormales. Comme un rat né depuis peu au pelage qui ne parvenait pas à recouvrir l’intégralité de son corps.


Elle serra les dents et finit de manger en silence sous le regard attentif de son père, lui dissimulant la douleur que lui provoquait ce mouvement. Elle goba le reste de son repas en sentant un liquide couler le long de son dos et s’exclama avec un sourire forcé.

 

« Je vais dormir ! Je dois être en forme demain. »

 

Il acquiesça, en la fixant d’un regard peu dupe de son jeu d’actrice, mais avant qu’il n’ait pu dire quoique ce soit, elle disparut dans sa chambre. A peine entrée, elle laissa retomber ses deux appendices au sol dans un soupir. Son dos était en feu. Elle se traîna jusqu’à son lit, se glissa sous les couvertures et se recroquevilla en reniflant.

 

Elle entendit ses pas, sans le voir, simulant un endormissement immédiat. Elle prenait toujours de longues minutes qui parfois s’étendaient en heures pour rejoindre Dranigba, peut-être était-ce pour cela qu’il doutât qu’elle fut déjà assoupie. Ulmo la rejoignit et s’installa à côté d’elle assit. Il passa sa main dans ses cheveux.

 

« Fais-moi un peu de place. »

 

Elle utilisa sa couverture pour s’essuyer le visage, garda les yeux obstinément fermés et lui tourna le dos en grommelant d’un ton endormi. Un bref rire accueillit sa réaction et il s’allongea à côté d’elle.

 

« La plupart des Telguns apprennent à voler à leurs cinquante ans, environ. » Elle se recroquevilla un peu plus, honteuse de se rendre compte du retard qu’elle avait accumulé par rapport à ses confrères. « Nous apprenons à jouer des vents ascendants et descendants pour planer comme il se doit. Des concours sont même parfois organisés entre les plus jeunes pour savoir lequel volera le mieux. » Ses mots remuaient le couteau dans la plaie, et elle baissa la tête sous la couverture. « Mais bien peu ont déjà marché dans les sentiers de Khuzdul. La plupart d’entre nous ne partons dans les terres sauvages que lorsque nous avons atteint notre taille adulte. Mais toi tu as déjà réussi à marcher là-bas. Tu sais déjà distinguer les neiges trompeuses qui ne dissimulent qu’un raccourci vers Vanilius. Tu ne sais peut-être pas encore voler, mais tu sais faire pleins de choses que j’étais incapable de faire à ton âge. Ta mère ne sait pas voler, elle non plus, mais ses forces sont toutes autres.

 

» Tu ne te rends peut-être pas compte, encore. La plupart des peuples ne sait pas voler, et le monde d’En Bas est plus vaste encore que Khuzdul. Notre bon roi nous en protège en empêchant les nôtres de descendre. L’immobilisme qu’il se plaît à comparer à la montagne est faux et tu le sais bien. Elle n’est pas immobile. Les créatures qui l’habitent entament de longues migrations au rythme quand nous demeurons éternellement à son sommet puisque le monde nous effraie.

 

» Tu pourrais décider de vivre comme nous, rester dans les neiges sauvages. Je serais bien mal placé pour te le reprocher. Mais tes racines s’étendent au-delà. Tu as un pied dans le monde d’En Haut et un dans celui d’En Bas. Qu’est-ce que voler par rapport à ça ? Si tu ne sais pas aujourd’hui voler, tu apprendras à le faire autrement. Les elfes vivent dans de gigantesques forêts où le climat est perpétuellement doux, damnés, s’ils s’en éloignent leur esprit change. »

 

Il tira délicatement la couverture pour observer le dos de sa fille, révélant les muscles bosselés et le sang qui s’était accumulé en haut de la base de ses ailes. Lentement, il appuya ses doigts sur les nœuds qui l’avaient fait tant souffrir et, la fraîcheur de celles-ci, la soulagea dans un soupir.

 

« Nous avons tout le temps qu’il te faudra. Tu dois apprendre à t’en servir.

— J’aimerais mieux ne pas les avoir, murmura-t-elle.

— Ah, que je te comprends. Mais nous n’avons pas toujours le choix des épreuves que nous confient les dieux. Nous ne savons pas ce que les aubes à venir nous confieront, même les oracles n’ont pas le pouvoir de cette connaissance. »

 

Une légère brise envahit la pièce, ravivant les flammes dans l’âtre de cheminée qui se mirent à crépiter.

 

« Il n’y a pas qu’un seul chemin pour arriver à destination. Un par personne, elles laisseront les empreintes que d’autres croiseront. Notre destination est la même pour tous ; seuls demeurent les sentiers que nous avons parcouru et le souvenir que nous laisserons à ceux qui croiseront notre route. Un jour, quand tu seras grande, tu devras apprendre à voler de tes propres ailes. Et je ne parle pas de la leçon de demain. »

 

Il se tut et se mit sur le côté, tourné vers sa fille. Elle prit une inspiration tremblante et se tourna vers lui à son tour. Du pouce, il essuya une nouvelle larme sur la joue de sa fille.

 

« Sois courageuse, Elena. Les tempêtes viendront chaque année plus puissantes que les précédentes.

— Pourquoi ? »

 

Un bref sourire étira les lèvres de son père et il se pencha vers elle, pour l’enlacer. Il s’envira du parfum de sa fille quelques instants, craignant pour son avenir et les lendemains toujours plus sombres qui se profilaient au loin.

 

« Nous sommes mortels et faillibles. Nous craignons ce qui échappe à notre compréhension, et lorsque nous avons peur, comme les loups, nous devenons agressifs. Plutôt détruire ce que nous craignons que de rester à sa merci. Les secrets de ce monde n’existent qu’à cause de cela. Et les histoires séculaires que nous aurions préféré oublier reviennent à notre souvenir avec la seule chose que nous sommes incapables de contrôler : le temps. »

 

Elle attrapa l’une de ses ailes, venant la frictionner pour la réchauffer. Son père s’était absenté après plusieurs heures d’entraînement sans qu’elle n’eusse réussi à décoller de plus de deux mètres du sol. Encore que, la seule fois où ses pieds avaient quitté terre pendant tant de temps, cela s’était soldé par un dessert à la poudreuse. Allongée dans la neige, les bords de ses ailes étaient frigorifiés quand son dos lui brûlait. De là, elle leva les yeux vers le ciel. Ulmo était allé quérir de l’aide et il lui semblât que ce fut inutile.

 

Sa capuche rembourrée de fourrures protégeait ses oreilles de la morsure du froid. Elle laissa s’envoler ses pensées, inconsciemment, découvrant dans le ciel des nuages aux formes d’animaux ou de quelconques créatures qu’elle se plaisait à imaginer. Peu à peu, ses pensées dérivèrent jusqu’à sa mère, son père ne lui en parlait que très peu.

 

Aussi, ne savait-elle d’elle que quelques maigres informations, ce qui était un terrain propice à son imagination fertile. Elle l’imaginait courageuse ; capable de lutter contre des grizzlys. Elle la rêvait loyale ; préférant préserver le royaume des elfes que de s’occuper d’elle. Ses yeux se fermèrent, tandis qu’elle resserrait ses ailes contre elle, pour les réchauffer. Elle n’avait pas besoin de voler, aussi elle fendait les vents, seulement armée de son agilité. Et ses cheveux blancs battant l’air dans son dos. Il ne lui avait pas donné son nom et Eolowiothiel n’avait jamais osé le lui demander.

 

Ses yeux se fermèrent. Peut-être avait-elle une demi-sœur, quelque part dans le monde ? Une demi-sœur qui, comme elle, ne savait pas voler. Un bref sourire étira ses lèvres et son souffle se mit à ralentir. Bientôt, elle s’assoupit.

 

A mi-chemin entre la réalité et l’inconscience, l’esprit d’Eolowiothiel s’envola au domaine des rêves. Le paysage qui s’étira sous elle était un océan d’arbres aux feuilles blanches. Les oiseaux avaient laissé le ciel aux renards nuageux qui galopaient à ses côtés. Un rire manqua de jaillir de sa gorge et elle se mit à courir, les cieux accueillaient chacun de ses pas comme la neige avait habitude de le faire. Le renard bientôt la dépassa et elle ralentit jusqu’à s’arrêter. Devant elle, un homme se tenait droit. Ses épais cheveux bruns tressés sur ses tempes cascadaient, presque liquides, dans ses reins. Le bâton qu’il tenait dans sa main formait un spiracle et, en son cœur, trônait un Joyau. La couleur rappelait à Eolowiothiel un ciel de Moniac.

 

Les vents s’élevèrent autour d’eux, et elle croisa les mains dans son dos.

 

« Inidil ! » Son père lui avait appris à être polie, aussi relégua-t-elle son malaise dans ses chaussettes et s’inclina-t-elle. « Je suis Eolowiothiel. » Le silence accueillit sa remarque, et elle fronça un peu les sourcils en se redressant. Les épaules rejetées en arrière. « Qui êtes-vous ? »

 

Ses yeux sombres pâlirent, le vent s’agita tout autour de l’être qui lui faisait face. Un pas vers elle, et elle se mit à trembler comme une feuille.

 

« Tu voleras, ou tu mourras. » Était-ce le vent qui avait murmuré à ses oreilles ? Ses lèvres s’étaient agitées mais le son semblait venir de derrière elle. Il avança, trop rapidement pour qu’elle ne voit autre chose qu’une traînée floue. Sa main, aussi légère qu’une brise se referma autour de sa gorge avec la force d’une tempête. Un gémissement s’échappa de ses lèvres. Il la rejeta sur le côté, et le sol qui l’avait soutenue s’effaça pour n’être que… De l’air.

 

Elle hurla lorsqu’elle se sentit tomber. Ses vêtements claquaient sous les assauts du vent, dégringolant du haut de plusieurs centaines de mètres. En bas, les arbres se rapprochaient et la terreur s’emparait d’elle. Il était impossible qu’elle meure ainsi ; c’était hors de question. Elle tentât alors de déployer ses ailes. La force que le vent appliquait sur ses appendices remplaça la terreur par la douleur. Ses larmes flottèrent tandis que sa chute.

 

Dans un râle, elle finit par les déployer. La vitesse arracha ses plumes, et tordit la membrane en tout sens. L’apex se brisa, suivit de la côte et enfin la base de son aile fut déchirée. Les feuilles des arbres étaient blanches, et bientôt le pourpre en teinta le tapis.

 

Eolowiothiel s’éveilla brusquement dans un cri. Le souffle court, elle agrippa ses bras, puis ceux de son dos. Elle se savait vivante et son cœur ne pouvait ralentir de crainte que ceci ne soit pas réel, elle ne parvenait plus à distinguer le vrai du faux. Des voix parvinrent à ses oreilles, au milieu du sang qui vrombissait. Elle ne parvenait pas à en comprendre le sens, les mots semblaient durs, bien loin de la langue qu’elle maîtrisait. Elle n’était plus dans la petite plaine en contre-bas de la cabane, les murs rocheux n’étaient pas ceux qu’elle reconnaissait. Elle se releva péniblement.

 

Son père se tenait face à l’homme de son rêve, il semblait négocier. Le sursaut qui l’envahit manqua de jaillir en des protestations, pour révéler à son père qu’il était dangereux. Celui-ci pourtant leva une main vers elle, la réduisant au silence… Muette, elle prit conscience que ce n’était pas son père qui avait levé la main mais le monstre. Ses cordes vocales vibraient mais les sons qu’elle laissait s’échapper lui semblaient assourdis. Au bout d’un certain temps, ils finirent de parler et son père se tourna vers elle, il cracha quelques mots à l’homme et elle retrouva la parole.

 

« Papa, il.. il… »

 

Il lui intima le silence et tourna à nouveau la tête vers l’homme derrière lui, rugit quelques paroles dans cette langue barbare et emmena sa fille au-dehors de la grotte. Elle s’agrippa à sa main, serrant ses doigts autour des siens, sans pouvoir s’empêcher de jeter des regards anxieux derrière elle.

 

Plus loin, ils marchaient le long de la corniche qu’elle reconnut être celles aux fantômes. C’est à ce moment qu’elle prit conscience que quelque chose lui manquait, elle lâcha la main de son père pour chercher le poids de ses ailes qu’elle ne sentait plus. En tâtonnant son dos du bout des doigts, elle ne sentit pas la base.

 

« … Qu’est-ce… ! Mes ailes ! »

 

Elle arracha sa main de celle de son père et tenta à tout prix de les retrouver, mais malgré ses œillades, elles semblaient absentes. Il se détourna vers l’horizon et sa gorge se noua.

 

« Où sont-elles ?! Papa ! Réponds-moi ! »

 

Les épaules d’Ulmo s’affaissèrent, accablé d’un poids bien trop grand.

 

« Je n’ai pas eu le choix, Elena.

— Il.. Mais ! Pourquoi ? Explique-moi ! »

 

Sa vue se brouilla, mais cela ne l’empêcha pas de se jeter sur lui pour attraper son bras et le secouer. Elle le supplia d’obtenir des explications mais seul le silence lui répondit.

 

« J’aurais réussi ! J’y serais arrivée… Je voulais encore essayer… Papa… »

 

Il tourna la tête vers elle et esquissa un sourire. L’accueillant dans son étreinte il la consola.

 

« Tu étais dans la neige, ma chérie, tu n’aurais pas dû t’endormir. Le froid les a gelées. Tu serais morte. Car c’est ainsi… » Elle resserra ses poings sur ses vêtements, sentant le vent cristalliser ses joues. « Tu voleras ou tu mourras. » Eolowiothiel écarquilla les yeux et fixa son père dont les siens pâlirent jusqu’à devenir blancs. Il l’agrippa sans qu’elle ne puisse lutter contre lui et la jeta par-dessus la falaise.

 

Ce fut sa première leçon de vol.

 

***

  

Elle ferma les yeux accueillant la caresse du vent, ses ailes étaient devenues solides et fortes. Lorsqu’un courant anabatique se fit sentir, elle modifia leur inclinaison pour se laisser porter un peu plus loin. Elle tenait entre ses bras quelques bûches. Bientôt, elle vit une crevasse et entama sa descente. L’atterrissage fut brutal et souleva la poudreuse tout autour d’elle. Le poids des années reposait sur le bâton de l’homme, et s’allongeaient en de longs poils drus sur son menton. Elle déposa les bûches et se tourna vers lui. Sur sa tempe, une longue tresse pendait, comme sur celle de son homonyme. Un sourire étira ses lèvres pleines.

 

Des années plus tôt, elle en avait voulu à son père pour sa première leçon de vol. La croyance d’avoir perdu à tout jamais ce qu’elle avait perçu comme un fardeau était encore un souvenir douloureux. Et elle ne parvenait pas à lui pardonner de ne pas lui avoir expliqué ce qui allait se produire. Aucune des excuses qu’il accepta de lui fournir furent suffisantes pour cette épreuve.

 

Mais c’était ainsi que les créatures devaient vivre ; l’immobilisme tuait. Seul le mouvement était synonyme de survie. Elle tourna le regard vers l’est où le soleil entamait sa course, plus loin, elle vit quelque chose s’agiter. Une tempête venait. Eolowiothiel s’en détourna pour s’adresser à son interlocuteur.

 

« Ghendry. »




EGAR - le 2023-01-25 11:00:41

Bien écris mais pas transcendant, c'est toujours la même chose, le même champs lexical, la même histoire. Rien d'original ni surprenant juste un 1000ème texte je ne dirai pas sans intérêt mais sans âme peut être. Il faut que ce soit moins mécanique, essayer de bercer avec les mots et non pas juste créer une suite d'action et d'évènement qui n'ont de logique que par le fait d'être consécutifs.(Elle regarda, elle serra, elle ferma etc..c'est trop lol)




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